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Le dernier train
Cela faisait quatre fois que je rêvais de cela. C'était déjà étrange et troublant, mais le pire,
c'était que ce rêve semblait se préciser toujours plus.
Le premier fut bien banal. Un genre de ces rêves sans queue ni tête, où l'on passe du coq à l'âne.
J'atterrissais en parachute en plein sur une forêt. Inévitablement, je restais accroché à un arbre,
et c'est mon père qui venait me délivrer. L'instant d'après, il m'avouait qu'on l'avait prévenu
de la fin du monde, le lendemain, et c'était tout.
Il n'y avait rien d'extraordinaire dans tout cela, et j'aurais sans doute oublié ces images si
peu de temps plus tard, un autre rêve avait aussi pour thème notre fin à tous.
J'étais devant l'immeuble de mes parents, là où j'ai passé mon enfance, et je tentais de
persuader de vieux amis de l’existence probable des extraterrestres et des incidences
qu’une telle révélation aurait sur toutes les religions. Je sais, j’allais chercher loin,
mais ce n’était à prés tout qu’un rêve. Il se terminait d’ailleurs par un champignon nucléaire
que je voyais au loin. Mais enfin, pourquoi de chez moi, en pleine campagne, aurions-nous
pu apercevoir ce genre de truc, alors qu'il n'y a pas de ville importante à moins de 100 km ?
A moins qu'il ne s'agisse d'une sacrée explosion. Enfin, il n'y avait pas de quoi fouetter
un chat non plus. Le troisième, par contre…
J'étais dans un train. Un peu comme dans un avion, au fond du wagon, un écran projetait un
film en noir et blanc où chacun des voyageurs de la voiture apparaissait, moi y compris,
à notre grande surprise. Puis le train s'arrêtait soudainement, et je me retrouvais avec
mes compagnons d'infortune, en plein air, en pleine campagne. D'un autre wagon, derrière
le notre, une fanfare sortait et se mettait à jouer. Une fanfare : des mecs avec un costume
et des instruments de musique qui jouent sempiternellement les mêmes morceaux dans les fêtes
de villages, les inaugurations de salle des fêtes… Bref, une fanfare !
Deux filles vinrent vers moi, l'une d'entre elle me sourit. Il me semblait la connaître,
bien que je ne l’avais jamais vu. Je lui dis bonjour. Je savais que nous n’étions qu’à
quelques dizaines de kilomètres de Lyon. Un garçon, non loin de nous, se mit à décompter
les secondes : 10 avant 18 heures, puis 9, 8, … A zéro, je criais à tout le monde de se
masquer les yeux, et une bombe nucléaire explosait sur la deuxième ville du pays.
C'était peu de temps avant que je parte en vacance avec des amis. Ce rêve me laissa songeur
toute la journée. Je ne sais si je devenais complètement paranoïaque, si c'était juste
une réaction à la déclaration de notre président de reprendre des essais nucléaires alors que
tous les pays semblaient tendre au désarmement, mais je ne parvenais pas, malgré des efforts
intenses, à dissiper ces images de mon esprit. En plus de tout cela, il me revenait en mémoire
une déclaration qu'un jour un voyant avait faite, à propos de la troisième guerre mondiale,
en Septembre 2014.
J'aurais pu oublier tout cela si, un peu moins d'un an plus tard, je refis ce rêve, à partir
de l'explosion. Je me retrouvais ensuite autour d'un feu de camp en compagnie de personnes
un peu plus jeunes que moi. On parlait du Nouveau Jour, de notre nouvelle vie. Un petit
émettait l'idée de déclarer ce 21 Juillet 2015 jour férié. L'image suivante,
nous marchions les uns derrières les autres, moi en tête, dans les montagnes. Ensuite,
nous rencontrions un autre groupe similaire au notre. Tout le monde se tombait dans les bras,
et ce fut tout.
D'accord, ce n'était que des rêves, y'a des gens qui en font des pires. Pourtant,
je trouvais la précision des deux derniers, et surtout du dernier, effarante. Les gens qui
étaient avec moi, comme moi, prenaient la fin du monde comme quelque chose de naturel.
On n’en était même pas étonné. C'est sans doute ce qui me posait le plus de problèmes.
Je n'y croyais pas vraiment, même pas du tout à vrai dire, mais plus cette date fatidique
approchait, plus il me semblait que je me détachais de ma petite vie d'étudiant de
tous les jours. Je sortais de moins en moins avec mes amis, je ne révisais même pas les examens
que je devais repasser fin Septembre, et je ne téléphonais plus à mes parents. Bizarrement,
dans mon placard, à l'entrée de mon studio, un sac de voyage était prêt, avec quelques vêtements,
quelques affaires de toilette, un cailler et un crayon.
Et le 21 juillet 2015, 11 heures, je me retrouvais en gare de Reims, devant un train corail
tout ce qu'il y a de plus classique censé m'emmener vers Nice. A vrai dire, je ne me posais pas
la question de savoir ce que je faisais là. De la même manière, je ne sais pourquoi je
prenais ce train là ; Il aurait était plus simple de passer par Paris et de prendre un TGV.
Quand la voix de l’hôtesse SNCF se fit entendre dans les hauts parleurs, annonçant le
départ du train, je montais tout naturellement dans le wagon en face de moi : un de ceux qui
sont divisés en deux, moitié première et moitié deuxième classe. Deuxième classe pour moi,
une banquette orange libre, je balançais mon sac par dessus moi, sur le porte bagage,
aucunement préoccupé de la présence des autres voyageurs, et je m'asseyais, les genoux
contre la banquette devant moi, ajustant ma casquette et déployant le rideau à ma droite pour
dormir un peu. J'avais pourtant passé une bonne nuit. Je me sentais bien, peut-être ne
m'étais-je jamais senti aussi bien. Une légère secousse me prévint du départ du train,
et je m'endormi presque instantanément, alors que d'habitude il me faut pas mal de temps.
Ce fut un sommeil sans rêve, ce fut une sorte de préparation. Un arrêt, on n'était à Lyon.
Le wagon semblait s'être rempli de nouveaux occupants de Chalons Sur Marne, de Vitry Le François,
ou de Dijon. Mon champ de vision au dessus des sièges ne me révélait pas grand choses,
mais je voyais plus de têtes qu'au départ. S'il y avait là des personnes que je devrais
connaître, j'en aurais bien le temps. C'était curieux, le naturel avec lequel je vivais ça.
17h27
Le train ralentit, comme privé d'énergie. D'ailleurs, les veilleuses qui brillent en permanence
au dessus de nos têtes étaient éteintes. Il fallut presque 30 minutes au train pour que
son élan finisse par le stopper complètement. Personne dans le wagon, ou plutôt je crois personne
n'ayant quelque chose à voir avec cette histoire, ne sembla se rendre compte que le train
allait finir par stopper pour une raison mystérieuse. Quelques remarques fusèrent tout de même
lorsque le paysage cessa de défiler. Moi, comme un autre jeune dans le wagon, je me suis levé.
J'ai regardé mon sac, puis d'un haussement d'épaule je l'ai laissé. J'aurais bien le temps
de revenir plus tard, quoi qu'il m'en coûte.
Quoi ? C'était quoi cette pensée !
Je m'en foutais. J'ai rejoint l’extrémité du wagon derrière mon siège, j'ai ouvert calmement
la porte d’isolation coulissante puis je me suis arrêté dans le sas.
Je l'ai attendue, je l'ai regardée dans les yeux. On ne s'est pas souri, on n'avait pas
d'expression particulière peinte sur notre visage. On ne s'est même rien dit. J'ai ouvert
la porte extérieure sur les champs où au loin quelques moutons paissaient tranquillement.
J'ai sauté pieds joints sur le sol. D'autres jeunes sortaient d'autres wagons. Une petite
quinzaine en tout. Ils nous ont tous rejoint. De l'intérieure du train, des gens nous regardaient,
étonnés de nous voir descendre en pleine campagne, sans une gare, se posant des questions ou
s’indignant des aléas SNCF. Quand notre petit groupe fut réuni, une fanfare sortie du wagon
de queue de train, derrière le mien. Des hommes vêtus d'un costume blanc à paillettes et à
franges se mirent à jouer. Je regardais l'un d'eux, son énorme tambour accroché à lui,
et qui le frappait gaillardement de ses baguettes. Quelqu'un me prit le bras. Je me suis retourné.
Une jolie fille brune, celle du sas, accompagnée d'une autre que je ne dévisageais pas,
trop attaché à la première, me sourit. Je lui répondis. Puis j'ai entendu un garçon derrière moi
décompter calmement les secondes.
– Six… Cinq… Quatre… Trois… Deux…
– MASQUEZ VOUS LES YEUX ! Ai-je hurlé sans réfléchir.
Il y eut une lumière vive qui réussit à s'infiltrer derrière mes doigts pourtant serrés
devant mes yeux, puis un grand boum qui couvrit la musique de la fanfare dont certains des
musiciens avaient déjà cessé de jouer. Puis il n'y eut plus de musique du tout. J'ai rouvert
les yeux, comme les Miens. Nous nous sommes tous regardés, nous étions tous calmes,
nullement surpris. Les musiciens, eux, étaient bouche bée, les bras ballants, certains étaient
tombés les genoux au sol. L'un d'entres eux s'arrachait les cheveux nerveusement en silence.
Il y eut quelques cris de femmes. Le wagon se vida peu à peu. Il y eut quelques cris
d'hommes aussi. Il y eut des pleurs, des lamentations. Un homme se mit à hurler :
– ON EST FOUTU ! ON EST FOUTU !
Je me suis tourné vers lui. C'était un homme à forte carrure, un sportif de haut niveau
sans aucun doute, à ses épaules larges. Peut être que cela lui venait de la pratique
intensive de la natation ; En tout cas, il en avait l’air.
J'ai pris la main de ma compagne, la jolie brune, je l'ai regardé, j'ai haussé les épaules.
– HAAAAAA ! HAAAAAAA ! Se mit à hurler l’autre espèce de maître nageur.
J'ai souris à la fille.
– Je m'appelle Khatie, se présenta-t-elle.
– Moi, c'est Mike.
L'homme se mit à courir vers une femme qui, descendue du talus de cailloux sur lequel
étaient fixés les rails, marchait hébétée dans la campagne à petits pas en direction
du champignon atomique qui s'étendait encore haut dans le ciel, après avoir passé la
barrière de pierre interdisant aux animaux l'accès à la ligne ferroviaire. En quelques
secondes, il fut sur elle. Il l'a saisit par les bras, la secoua violemment.
– ON EST FOUTU ! ON EST FOUTUUUUU !!!
Comme elle ne réagissait pas, il la gifla avec force. Elle s'écroula sur le sol en pleurant
à chaudes larmes. Il s'allongea sur elle et la viola sans que personne ne réagisse. Certains
les regardaient, d'autres n'y portaient pas la moindre attention. Deux hommes attrapèrent
une jeune et jolie femme et la violèrent également. Il y eut des couples qui s'enlacèrent,
mais je ne les regardais plus. J'avais entendu parler de ce genre de réaction dans des situations
extrêmes. La fin du monde en était une, la pire, mais j'avais l'impression qu'elle ne nous
concernait pas.
On était toujours groupé. J'ai pensé qu'il était temps de quitter définitivement tous ces gens
sous le choc.
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