ce que les Anges ont de commun avec les Elfes

Prélude aux Anges et aux Elfes : 2 : Charles Elija-As-Bah



D’après ma montre, deux jours se sont écoulés. Je me suis accommodé d’un lit juste à côté de la porte d’entrée. Cela m’éloigne un peu des discussions qui fusent en tout sens et qui me fatiguent. Serais-je le seul à réellement admettre que nous avons quitté notre époque ? Je ne suis pas loin de le croire ; Les autres ne parlent que d’enlèvement, de terrorismes, ils imaginent des scénarios invraisemblables.

Des militaires, reconnaissables à leurs uniformes vert foncé et à leurs armes, viennent à intervalles réguliers nous livrer de quoi nous nourrir : des cargaisons de boites en plastiques remplies de cubes blancs mous et de sortes de bouteilles d’eau qui ont la particularité de se dégrader au fur et à mesure qu’on les boit. En ce qui concerne les cubes qui doivent faire une dizaine de centimètres de côtés, leur goût est fade, mais ils coupent la faim. En ce qui me concerne, je ne suis pas étonné. C’est de la composition alimentaire destinée à apporter au corps tout ce dont il a besoin. Cela n’a pas plu à tout le monde, mais on sait que la faim est plus forte que le dégoût. De ce fait, tous mes compatriotes ont fini par les accepter.

Au fond du hall, il y a des toilettes et des douches. C’est bien tout ce qui compose ce dortoir. J’ai tenté de chercher, comme certain, d’autres issues, mais à part la grande porte à côté de mon lit, il n’y a rien. Les douches sont spartiates, il n’y a pas d’aménagements particuliers. On se croirait dans un vestiaire sportif ou dans les commodités d’un terrain de camping. A part un distributeur de liquide savonneux, elles sont équipées d’un diffuseur d’air chaud pour nous sécher qui s’activent en pressant un bouton bleu une fois la douche terminée. Comme on ne nous a pas invité à voyager avec une valise, c’est bien pratique.
Voilà, notre univers n’est fait que de cela : des lits, des toilettes, des douches. Il n’y a rien d’autre, vraiment rien.

* * *

Au bout du troisième jour, j’entends encore les bruits de bottes de cette armée à l’uniforme particulier. Je n’ai que le temps de me retourner vers la grande porte qui nous barre l’accès vers l’extérieur qu’elle s’ouvre sur un gradé accompagné d’une quinzaine d’hommes. Il se met à vociférer en anglais, mais heureusement que ma compréhension de cette langue est assez bonne, même avec cet horrible accent les gens du coin. Ce que je comprends, et avant de me retourner vers mes compatriotes, ressemble à ceci :
« Avez-vous désigné un représentant qui s’exprimera en votre nom ? »

Le silence se fait dans la salle. Je me retourne, et ce que je vois c’est une dizaine de doigts pointés vers moi ! Il est vrai que j’ai essayé de faire comprendre à bon nombre de petits groupes où nous étions et surtout quand, sans penser être à chaque fois compris. Hé bien il semblerait que si. Bref, on se saisit de moi et on m’emmène encore traverser une série de couloirs, d’ascenseurs, pour me retrouver dans un véhicule qui ressemble à une voiture très moderne, sans roues, flottant au dessus du sol, qui file à travers un tunnel baigné de lumière à une vitesse folle. Je n’ai pas trop le temps de me poser de questions. Je suis d’ailleurs assis entre deux militaires qui ont une arme pointée sur moi, et je n’en mène pas large. Mais il n’y a rien d’autre à faire que d’attendre et comprendre où l’on m’emmène. J’ai bien essayé de poser une ou deux questions mais les deux baraques qui m’encadrent restent mués comme des tombes.

Ce voyage dure un temps que je ne saurais mesurer. Notre véhicule fini par se garer dans un hall encore sous terre, suivi par d’autres, et dès que l’on m’en sort tout l’escadron de militaires qui est venu me chercher est là, leur chef en tête.
On me dirige encore vers un autre ascenseur, et je sens que la pression monte, je ne sais pas pourquoi.
Plusieurs portes… les décors changent… nous quittons un environnement de tunnels creusés sous la roche pour nous retrouver dans un espèce de dédale de couloirs construits de blocs de roche. On se croirait à l’intérieur d’une forteresse.

Au fur et à mesure de notre avancée, après avoir passé plusieurs portes, gardées ou non par d’autres militaires, plusieurs décorations apparaissent : des tapisseries, des sculptures, des images représentant des lieux inconnues. Les portes sont blindées et le contrôle de l’ouverture se fait je ne sais comment. Enfin, au bout d’un certain temps, le décors s’enrichie, les pierres des murs sont moins brutes, le sol est travaillé, et nous commençons à croiser d’autres personnes. Elles sont vêtues et coiffées bizarrement ; On se croirait en plein carnaval. Elles s’arrêtent sur notre passage et se montrent hautaines. Deux d’entres-elles me crachent même dessus sans que les militaires qui m’accompagnent ne bronchent. Et plus on avance, plus les lieux sont vivants, plus les couloirs sont décorés, plus les salles que nous traversons sont grandes. Je comprends très vite alors qu’on m’emmène rencontrer un chef ou le chef des lieux.

Encore une dizaine de couloirs et pièces traversés, j’ai l’impression que nous avons quitté une forteresse militaire, un énorme bunker, pour nous retrouver dans un château beaucoup moins froid, comme ceux d’autrefois. Nous croisons de plus en plus d’autochtones qui nous libèrent le passage, moi et ma quinzaine de militaires, non sans émettre bruyamment leur désaccord. On les dérange !
Vient enfin une grande porte de bois décorée de feuilles d’or et de sculptures grotesques de personnages dans des situations abracadabrantes : ils tiennent dans leurs mains ou regardent une planète ou un système solaire. Quatre gardes bizarrement habillés, tous droits sortis du 16ème siècle mais munis d’armes modernes, nous barrent le passage. Le chef de l’unité militaire s’entretient avec l’un d’eux, mais je n’entends pas ce qu’ils se disent. Pourtant, la grande porte s’ouvre en deux et on le laisse passer. Je reste entouré des autres qui me surveillent de prés.

J’attends une dizaine de minutes, puis la grande porte s’ouvre de nouveaux, et le gradé devant nous fait signe d’avancer. Nous marchons dans un couloir sur un tapis étoilé, on dirait que l’on traverse une galaxie. Le gradé devant ralentit le pas, me fait un signe de main vers le bas, nous entrons dans une grande salle au bout de laquelle se tient un trône, avec quelqu’un assis dessus. Quelques convives se tiennent bien droits ça et là, mais je remarque une colonne d’une dizaine de personnes à ma gauche, tous habillés de combinaisons blanches.
Les militaires s’arrêtent à l’entrée et seul leur chef me demande de le suivre jusqu’au trône. Nous avançons lentement, laissant de côté les combinaisons blanches, et nous nous arrêtons trois mètres devant. Le chef d’escadron s’agenouille et salut respectueusement. Moi, je reste droit et ferme, observant l’homme assis devant moi : on dirait Louis XIV ! Il pose ses yeux sur moi et me scrute, j’ai même l’impression qu’il essaye de lire dans mes pensées. Il est tout habillé de vert pale, de vêtements bouffants, il tient au bout de sa main gauche un sceptre ou je ne sais quoi. Il semble porter une perruque. On dirait un véritable roi de nos temps anciens !

Une fois qu’il a fini de me scruter de la tête aux pieds, il se lève et ordonne :
« Capitaine, laissez nous ! »
L’autre se lève et le regard baissé part en marche arrière.
Je reste droit, ne montrant aucune faiblesse face à ce qui semble être le chef de ce lieu où nous sommes, une sorte de roi, d’empereur.
Celui-ci s’approche de moi, son sceptre à la main lui servant de canne, et s’arrête à quelques centimètres, un sourire aux lèvres.

« Bienvenue étranger ! Je suis Charles Elija-As-Bah, empereur de la première puissance de l’Univers conquis ! »
Il me faut quelques secondes pour comprendre, ingurgiter, et imaginer à quoi il fait référence. L’homme aurait conquis l’univers ? D’autres planètes ?
Il sourit ! Je suis assez surpris de son apparente bienveillance mais je ne me laisse pas démonter. Mon visage reste figé sans expression particulière.

« Vous voici venu de très loin pour me rencontrer ! Ajoute-t-il doucement. J’espère que c’est pour vous un honneur ! »

Je ne bronche pas plus. Il a beau être décoré comme un roi, il est plus petit que moi. En plus il porte des chaussures à talons ridicules.

Voyant que je ne me laisse pas impressionner, son regard devient dur et il frappe le sol de son sceptre !
« Je suis l’empereur ! » lâche-t-il fièrement.

Il a beau être tout ce qu’il veut, moi je suis là et je n’ai rien demandé. Sa pseudo démonstration d’autorité ne me fait donc aucun effet !

Voilà qu’il se met à tourner autour de moi, tout en racontant :
« Voyez-vous, si mes chers scientifiques n’étaient pas des imbéciles, je n’aurais pas à vous parler. Je vous tuerai et je n’aurai aucun compte à vous rendre. Cependant, ce que j’ai désiré n’a pu être obtenu, et vous êtes là et cela me donne quelques soucis. »

Quelques secondes s’écoulent et je tente de réfléchir à ce qu’il vient de dire.

« Voyez-vous, cette expérience que j’ai trop longtemps laissé durer aurait dû m’apporter la puissance que se doit de posséder un empereur tel que moi, mais votre présence ne vient que l’effleurer. Cependant, vous êtes là ! »

Il finit son petit tour et s’arrête face à moi pour me fixer intensément !

« Que devrais-je faire de vous ? Me demande-t-il en se grattant le menton. Devrais-je vous tuer ou vous laisser la vie ? »

Je sens qu’il faut que je réagisse.
« Vous aurez sans doute avantages en nous laissant la vie, notre cher empereur » je lâche en baissant le regard dans un signe de soumission. Je crois qu’on est mal barré si je ne me comporte pas comme il faut face à lui.

« Ainsi devrais-je vous laisser la vie ? Mais pourquoi donc ? » Se pose-t-il la question à lui-même.

Il reprend son petit tour et je commence à avoir peur. Je ne sais toujours pas pour quelles raisons je suis ici avec les autres, si ce n’est qu’on est pas loin d’aller finir notre vie six pieds sous terre !

Il s’arrête face à moi et me regarde intensément. Derrière ses rides, il a un regard que je pourrais qualifier de bienveillant si il était mon roi, mais en tant que prisonnier de son empire je reste dans le doute, la mort planant au dessus de moi.

« Voyez-vous, si mes chers chercheurs avaient fait leur travail correctement, vous n’auriez plus votre place ici. Malheureusement, leurs tentatives ratées m’obligent à composer. Je pourrais évidemment vous tuer, mais morts vous ne me serviriez à rien ! »

Il se met à sourire.

« Vivant, vous serez plus utile. Veuillez pardonner mes scientifiques de vous avoir amené ici ! Cependant, vous, personnage si précieux à une certaine époque, vous n’avez désormais aucune valeur. »

Il pointe son sceptre vers moi jusqu’à me le poser sous la gorge !

« Allez donc dire à vos compagnons que vous allez travailler pour moi, jusqu’à la fin de votre pauvre vie de terriens de la belle époque. »

Il me fixe mais je n’ai pas de réaction à lui donner, il me faut un certain temps pour comprendre ses mots. Il écarte son sceptre de moi et en frappe le sol. Les militaires qui m’ont amené viennent me reprendre et m’emmène de force vers la sortie. Je n’ai pas trop le temps de réfléchir, si ce n’est que je vois notre avenir en purs esclaves. Et nous retraversons en sens inverses tous les couloirs et toutes les salles que nous avons empruntés.
Je ne veux plus réfléchir, c’est inutile, j’ai compris ce qu’il va advenir de nous. Je me demande seulement comment je vais le présenter aux autres.

Tout le long du chemin du retour, je m’emploi à trouver les mots qui conviennent. Mais c’est difficile. Je ne sais toujours pas pourquoi nous sommes là, comment nous sommes arrivés, je sais seulement que nous sommes les objets et les résultats d’une expérience qui n’a pas aboutie. Je sais seulement comment nous allons finir : en de pauvres esclaves.

Lorsque nous atteignons la porte du dortoir dans lequel nous sommes enfermés, le chef de l’escadron militaire me regarde sans expression. Mais je comprends qu’il imagine le doute dans lequel je suis plongé. La porte s’ouvre, et l’on me pousse de l’autre côté. Je suis aussitôt assailli par mes compatriotes de questions dans toutes les langues, et je ne sais quoi leur répondre.




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